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Les Yanomami entre deux mondes

Immersion en pleine jungle aux confins du Brésil et du Venezuela, auprès d'un peuple amazonien à la croisée des chemins. Chasseurs-cueilleurs et semi-nomades, les indiens Yanomami ont été contactés pour la première fois dans le courant du XXe siècle. Un choc des civilsations qui transforme peu à peu leur mode de vie, même si leurs terres ancestales sont désormais protégées. Galerie photos en fin d'article.



« Les Yanomami se frappent à coup de gourdins sur la tête ! Certains coupent les oreilles de leurs femmes et tuent leurs nouveau-nés ! Ce sont de puissants sorciers... », murmurent les habitants de Santa Isabel, une petite bourgade située le long du Rio Negro en Amazonie brésilienne. Depuis Manaus, il m’a fallu trois jours de voyage sur les eaux noires du fleuve pour atteindre ce village isolé, proche du Parc national yanomami. Bien qu’ils vivent à quelques heures de la réserve indienne, très peu de villageois ont déjà pénétré le territoire des Yanomami. A la fois craint et méprisé, ce peuple de chasseurs-cueilleurs semble vivre dans un monde à part. Je m’apprête à passer de l’autre côté du miroir.

Les deux pirogues sont pleines à ras bord, remplies de vivres, de matériel de troc, de médicaments et de bidons d’essence. Silvio Cavuscens, président de la Secoya, une ONG chargée de la santé des 1400 Yanomami vivant le long du fleuve Marauia, est arrivé par avion sur une piste d’atterissage sommaire. « J’ai deux semaines pour rencontrer les leaders des différentes communautés. Je veux faire le point sur nos activités et discuter de l’avenir de notre projet», explique le Genevois qui vit depuis plus de 30 ans au Brésil.

Privés de droits hors de la réserve
Les moteurs vrombissent. La forêt nous engloutit jusqu’au premier village indien. A notre arrivée, des dizaines de yeux noirs nous observent en silence... pas de bonjour, ça n’existe pas en langue yanomami, mais des gestes et des caresses amicales. On nous prend par la main, les enfants observent les poils sur nos bras, « coï coï », s’étonnent-ils en riant. Le village de Cancan a été construit récemment. Il n’a pas la forme circulaire des shaponos traditionnels faits de palmes et de piliers de bois. Le clan s’est installé à l’extérieur du Parc national yanomami suite à une dispute avec un autre groupe familial.

Silvio Cavuscens tente de les convaincre de retourner dans la réserve, seul moyen pour eux d’avoir accès aux droits sociaux et de propriété collective gagnés de haute lutte, suite à la délimitation du territoire yanomami en 1992. Mais nos interlocuteurs sont bien loin de ces contraintes législatives. Pour eux, la terre est plate et la forêt n’a pas de frontière. Après une courte discussion, les embarcations repartent, une longue route nous attend encore.

Villages indiens difficilement accessibles
L’entrée officielle du Parc national yanomami est doublement démarquée par des rapides et un poste de la FUNAI, la Fondation Nationale de l’Indien, chargée de protéger la réserve contre l’intrusion des chercheurs d’or, des trafiquants de bois et d’éventuels touristes. Seuls les scientifiques, les employés des ONGs, des missionnaires et parfois des journalistes obtiennent une autorisation du gouvernement brésilien. Nous vidons les pirogues et les hommes portent les embarcations par-dessus les rochers. Des gestes qui se répéteront à de nombreuses reprises : huit chutes d’eau jalonnent le chemin jusqu’au dernier village yanomami, près de la frontière vénézuélienne.

En fin de journée, nous arrivons à Irapajé, troisième communauté depuis l’embouchure du fleuve. Nous avons prévu de passer la nuit dans l’école créée par la Secoya, située à 200 mètres du village à forme circulaire. « Nous nous installons toujours en dehors des shaponos, pour provoquer le moins d’interférences possibles dans le mode de vie des indiens», explique Silvio Cavuscens. Mais la présence des Blancs et la relative proximité de Santa Isabel se fait déjà sentir. L’huile, le sel, le sucre et le café sont venus bouleverser les habitudes alimentaires des Yanomami, générant des nouvelles maladies. Ici, les Indiens rêvent d’électricité et de toit en tôle...

Une nuit mythique
La nuit tombe rapidement. L’obscurité enveloppe la jungle, alors que le ciel s’illumine de milliers d’étoiles. Les hamacs sont placés autour des feux dans une disposition précise : l'homme en haut, la femme chargée de ranimer le foyer en bas et les enfants sur le côté. Lorsqu’il fait trop froid, les cendres sont éparpillées sous les lits suspendus.

« Nous ne sommes pas les seuls visiteurs à Irapajé, me confie Silvio Cavuscens durant la soirée. Des Indiens sont venus d’un autre affluent, ils ont fait cinq jours de pirogue pour arriver ici et rencontrer leurs alliés. Ils vont échanger des objets de troc et peut-être négocier de futurs mariages. » Pour honorer ces invités, les Anciens du village chanteront des mythes jusqu’au petit matin. Après cette première nuit empreinte de magie, nous repartons plus profondément le long du fleuve…

Peuple de chamans
Le vent nous fouette le visage, la pirogue alterne entre accélérations et avancées prudentes en raison des rochers cachés sous l’eau opaque. Au fil des heures, la forêt se densifie encore davantage. Les arbres nous surplombent telles des falaises abruptes. La nature reprend sa place, majestueuse et toute puissante. En fin de journée, nous arrivons à Ixima, un autre village yanomami. Une centaine d’Indiens vivent dans cette communauté dirigée par trois chefs, qui représentent différents clans familiaux.

Les hommes nous accueillent assis sur de petits bancs à cinq centimètres du sol. Ils inhalent de la poudre de parika, une poudre hallucinogène qui ne provoque ni dépendance, ni accoutumance. Le produit est déposé au bout d’un long tuyau, avant d’être soufflé au fond des cavités nasales. Une dizaine d’hommes du village répètent ce rituel quotidiennement. « Si je ne prends pas du parika tous les jours, m’explique Julio, l’un des chefs de la communauté, mes esprits alliés vont me quitter. Je dois les nourrir pour qu’ils restent à mes côtés et protègent notre clan. »

Tuberculose et malaria
Le chamanisme représente à la fois la religion et la médecine des Yanomami, qui considèrent les maladies comme étant des attaques d’esprits malveillants. Les techniques de soins occidentales sont arrivées jusqu’à eux il y a une quinzaine d’années, suite à l’intervention du fondateur de la Secoya. Les Indiens étaient alors frappés d’une épidémie de tuberculose foudroyante. « Contrairement à nous, les Yanomami n’ont aucune défense immunitaire contre cette maladie, qui s’est immiscée dans la jungle après la colonisation », explique Silvio Cavuscens. « Les chamanes n’arrivent pas à lutter contre. »

Aujourd’hui, la situation est stabilisée mais la malaria a pris le relais et fait des ravages. La situation est particulièrement difficile à contrôler en raison du mode de vie semi-nomade des Yanomami. Leurs fréquents déplacements facilitent la propagation de la maladie et rendent le suivi des traitements délicat.
Rois de la forêt
Les Indiens quittent leur village circulaire plusieurs mois par année pour chasser et chercher des fruits sauvages dans les profondeurs de la forêt amazonienne. Deux communautés sont justement en migration lors de notre visite. Nous décidons de les rejoindre, malgré une marche dont la durée est incertaine. « Nous n’avons pas la même approche du temps que les Yanomami », précise Silvio Cavuscens. « Pour avoir une idée de la distance, il faut leur demander où se trouvera le soleil lorsqu’on aura atteint le campement.»

Pieds nus sur le sol épineux, un Indien trace le chemin avec sa machette. Il nous guide avec dextérité au coeur de la jungle humide. « Dans la forêt, les Yanomami sont dans leur élément », commente Silvio les yeux brillants. « C’est un peuple « de forêt » et non « de rivière ». Les tribus indiennes qui vivaient de pêche ont été rapidement décimées lors de la colonisation, alors que les Yanomami, isolés à l’intérieur des terres, ont été épargnés.»

Temps suspendu au cœur de la jungle
Nous croisons sur notre route plusieurs abris indiens abandonnés, avant d’arriver à destination cinq heures plus tard. Une barrière de feuilles de palme marque l’entrée du village éphémère, afin d’éloigner les animaux sauvages et les mauvais esprits. Comme le veut la tradition, nous poussons des cris aigus pour annoncer notre venue. En écartant la broussaille, je découvre un tableau sorti du temps.

Des femmes dénudées s’affairent autour des feux, d’autres transportent de l’eau, alors que les plus jeunes s’amusent sur des lianes qu’ils utilisent comme balançoire. Il fait encore jour mais le village baigne dans l’obscurité tant la forêt est dense.

Emue, je m’assieds par terre. Quelques femmes yanomami s’approchent alors de moi pour discuter, suivant le protocole habituel. Elles me demandent si je suis mariée, si mes parents sont vivants et comment ils se nomment.
La désertion des animaux
En fin d’après-midi, nous entendons les cris des hommes annonçant leur retour de la chasse. Ils ne rentrent pas bredouille mais la saison est mauvaise. « Le gibier est de plus en plus rare », s’inquiète un des leaders du clan. Les animaux fuient la présence humaine, plus facilement localisable car les indiens commencent à se sédentariser.

Autrefois, les Yanomami déplaçaient leur village principal tous les deux ou trois ans. Aujourd’hui, lorsque le bois et les palmes se décomposent, ils reconstruisent leur shapono à une proche distance de l’ancien emplacement. « Les Indiens ont tendance à graviter autour des postes de santé et des missions catholiques implantés sur leur territoire », regrette Silvio Cavuscens. « Ils sont attirés par les soins mais surtout par les objets de troc apportés par les Blancs comme le tabac, les lignes de pêche ou la farine de manioc. »
Sédentarisation irréversible
Le processus de sédentarisation a commencé et semble irréversible. Même dans les régions les plus reculées de la province de Roraima, accessibles seulement par voie aérienne, les Yanomami sont devenus dépendants des apports du monde moderne. Emportés dans la spirale du changement, les Indiens du fleuve Marauia vivent un bouleversement sans précédent, un véritable choc des civilisations. Vont-ils y perdre leur âme ?

Dans les villages proches de l’embouchure du fleuve, certains hommes sombrent dans l’alcoolisme, signe révélateur d’un profond malaise. Parallèlement, les Yanomami s’adaptent aux nouveautés à une vitesse déconcertante. Les éléments nouveaux sont repris, placés dans une vision du monde qui leur est propre. Comme cet enfant qui se peint le visage avec du stylo-bille ou ce chef indien qui colle ses plumes sur du papier journal...


Valérie Kernen


 Amazonie