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Le Maroc, un oasis pour les Juifs

A l’heure où Juifs et Musulmans se déchirent au Proche-Orient, leurs coreligionnaires cohabitent en relative harmonie au Maroc. Des liens qui perdurent depuis plus de 2000 ans et qui ont laissé une trace profonde dans le patrimoine historique du pays. Les Juifs ont notamment été protégés par le roi Mohamed V durant le seconde guerre mondiale.

« Il y a les Juifs du Maroc et les Juifs d’Israël. Ce n’est pas la même chose ! » La majorité des musulmans tiennent ce discours au Maroc. Ce pays du Maghreb représente un véritable havre de paix pour les Juifs à l’heure où les sentiments antisémites sont attisés par le conflit au Proche-Orient. Les dérapages existent mais ils sont rares (lire encadré 2). « Au Maroc, il y a moins de problèmes qu’en France, commente Rabbin Edmond. Ici, aucune synagogue n’a été attaquée. Nos relations avec les musulmans sont très bonnes.» « Très bonnes » mais tendues. La communauté juive marocaine suit avec inquiétude les événements en Israël. Elle sait que toute explosion de violence là-bas peut avoir des répercussions dans leur pays. « Avec mes amis musulmans, déclare une retraitée durant une célébration, on parle de tout, sauf du conflit en Israël. » Le sujet est tabou. Et c’est la condition à la poursuite des relations pacifiques entre les deux communautés, car lorsqu’il n’y a pas d’oreilles indiscrètes, une grande partie des juifs marocains soutiennent les Israéliens.

Juifs marocains en Israël
Ce sont leurs frères, au sens propre comme au figuré. Les Juifs natifs du Maroc représentent la deuxième communauté vivant en Israël. Ils ont émigré en masse à la fin du protectorat français, la «remarocanisation » du pays augmentant le sentiment d’insécurité de cette minorité religieuse. Les plus pauvres ont embarqué pour la Terre Sainte, les plus riches pour la France, le Canada ou les Etats-Unis. Ils ont quitté une terre qu’ils ont habité pendant plus de 2000 ans, l’exode s’est transformée en hémorragie après la mort du roi Mohamed V. Ce souverain qui a défendu les juifs marocains durant la seconde guerre mondiale est devenu une véritable légende pour la communauté juive (lire encadré 1). On retrouve son portrait suspendu aux murs des habitations jusqu’en Israël.

Des liens qui perdurent
Aujourd’hui encore, l’attachement des anciens Juifs marocains à leur terre natale est très important. « Beaucoup reviennent en «pèlerinage » pour revoir leur maison ou leur quartier. Quand ils sont partis, ils ont tout cédé aux Musulmans, explique un guide de la ville de Ouarzazate. Mais depuis le déclenchement de la 2è Intifada, leurs visites sont devenues plus rares. » Les Marocains, toutes confessions confondues, parlent avec émotion de ces retrouvailles. Ils sont nombreux à avoir joué avec des enfants juifs durant leur enfance… même s’ils n’allaient pas à la même école. La séparation entre les deux communautés est claire dans le sens où tout le monde sait qui est juif ou musulman. Le niveau d’intégration à la société musulmane diffère selon les classes sociales. Les petits artisans se mêlent harmonieusement à leurs compatriotes arabes ou berbères. Ils parlent d’une seule voix : il n’y a aucun problèmes entre les deux communautés.

Notables juifs visés
L’insécurité en revanche est plus importante chez les notables juifs, plus en but à la jalousie et aux critiques. Ils craignent d’avantage les actes racistes. « Nous ne sommes pas tranquilles », avoue Marie. Pour cette femme de 70 ans, l’époque dorée fut celle du protectorat français. A la fois proches de l’Europe et bien intégrés dans leur pays, les Juifs ont joué un rôle clé dans les relations commerciales et diplomatiques internationales. Aujourd’hui encore, l’un des principaux conseillers du roi est juif (André Azulay). Le patrimoine historique du Maroc est fortement marqué par l’influence de cette minorité religieuse qui s’est profilé dans les professions interdites aux musulmans. Le travail de l’or étant soumis à conditions dans le Coran, l’orfèvrerie est devenue un domaine de prédilection pour les Juifs. Après leur départ massif, les Musulmans ont pris le relais.

Savoir-faire traditionnel
« Mais leurs techniques sont en train de se perdre, déclare un bijoutier de la ville côtière d’Essaouira. Je suis un des derniers à utiliser les méthodes traditionnelles juives. Et ça a payé : j’ai été récompensé pour mes qualités d’orfèvres par le roi. Autrefois, le quartier des bijoutiers était tenu uniquement par les Israélites. » Connus pour leur minutie, ils étaient très impliqués dans l’artisanat. Leurs pièces, devenues objets de collection, ont fortement enrichi le patrimoine artistique marocain. Les Juifs étaient également prêteur sur gages ou tissaient avec du fil d’or, deux activités interdites par l’Islam. « Mon père me racontait que les Juifs étaient chargés de la maroquinerie dans ma vallée qui se trouve dans le Haut Atlas, raconte la guide berbère Zineb. Ils venaient à la maison et restaient un mois enfermés dans une chambre pour nous faire des chaussures. Personne n’osait regarder comment ils travaillaient. Ils étaient malins, ils gardaient leur savoir pour eux. Aujourd’hui, tous les juifs de la vallée sont partis.»

Protégés par les rois
S’ils n’ont pas toujours été épargnés par l’histoire, les Juifs du Maroc ont obtenu la protection de nombreux souverains. Cette tradition perdure aujourd’hui. La confiance au roi est intacte, malgré un contexte international tendu et une montée de l’islamisme. « S’il y a des problèmes, Mohamed VI nous protégera, il a d’ailleurs augmenté la surveillance des synagogues », affirme rabbin Edmond. Aujourd’hui, la communauté juive marocaine se réduit comme peau de chagrin. Ses représentants vieillissent, les jeunes sont partis sous d’autres cieux. « Les mariages juifs deviennent très rares ici », explique Rabbin Edmond, qui faute de célébrer les unions s’occupe du cimetière israélite de Fès. Cet homme à la barbe grisonnante a également créé un musée en l’honneur de ce qui fut la grandeur juive au Maroc, à l’époque où la ville comptait 35 synagogues contre deux aujourd’hui. Et pour entretenir les 12 000 tombes blanches du cimetière, le rabbin a de fidèles employés… tous de confession musulmane.


Valérie Kernen


 Maroc | 2002