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Le baptême des chamanes

Le dimanche matin, les cloches sonnent en plein cœur de la forêt amazonienne. Les Yanomami de Maturaca vont à l’église. Depuis 50 ans, les missionnaires catholiques tentent d’évangéliser les indiens de ce village brésilien situé près de la frontière avec la Colombie et le Venezuela. Ils y sont parvenus, en surface. Les rites importés ont laissé des traces ineffaçables dans la culture traditionnelle. Mais les concepts chrétiens ont été placés dans une autre réalité, peuplée d’esprits et de fantômes…



Le chant des grillons se mêle au sermon du père Reginaldo. Des centaines d’yeux noirs fixent cet homme mince à la chevelure bouclée. Les chamanes ont encore les pupilles dilatées par le parika, une poudre hallucinogène leur permettant de communiquer avec les esprits. Il n’y a pas de saints dans leurs visions. Mais ils écoutent l’histoire de Jésus Christ qui, comme eux, soigne les gens par l’imposition des mains. Au fond de l’église, une peinture murale montre la conversion d’un Indien. Rêve missionnaire devenu en partie réalité. Tous les Yanomami du village sont baptisés. Ils savent qui est Jésus Christ, connaissent la communion et la confirmation. Les plus jeunes suivent le catéchisme. « Quand ils vont en forêt, ils me demandent parfois la bénédiction, pour éviter les piqûres de serpent», explique le père Reginaldo.

Anciens nomades devant la TV
Mais les missionnaires ont davantage changé le mode de vie que la spiritualité des Yanomami. La population de Maturaca a énormément augmenté : plus de mille Indiens y habitent. Un village traditionnel comprend entre 50 et 200 personnes. La mission a joué un rôle de centrifugeuse, attirant les clans en distribuant des biens, tels que des lignes de pêche, du tabac ou de la nourriture. De nouveaux besoins ont été créés, ainsi qu’une dépendance. Aujourd’hui, les Indiens ne veulent plus vivre sans sel, sans sucre et… sans télévision ! La majorité des autres Yanomami du Brésil sont encore semi-nomades. Ils se déplacent plusieurs mois par année au cœur de la jungle à la recherche de nourriture. Leurs maisons, faites de feuilles de palmiers et de piliers de bois, sont ouvertes et forment un cercle. Les chamanes s’adonnent à leurs rituels en ce lieu hautement symbolique, qui correspond à leur vision du cosmos.
Des maisons fermées
A Maturaca, la disposition circulaire a été abandonnée. Le village est composé d’une rue avec des habitations individuelles placées les unes à côtés des autres. C’est le résultat d’une rude campagne mené par un père catholique dans les années septante. Le religieux italien considérait immoral le mode de vie communautaire des Indiens, qui menait à «une trop grande promiscuité sexuelle». Des murs se sont donc construits autour de chaque cellule familiale. Mais à l’intérieur des maisons, on retrouve l’esprit d’autrefois : les hamacs sont suspendus autour du foyer, l’homme en haut, la femme en bas, près du feu. Maturaca est aussi le seul village Yanomami à posséder un cimetière. C’est un changement très important pour ce peuple qui a une relation à la mort très différente de la nôtre. Dans leur culture, il n’est pas question de laisser sur terre un seul souvenir du défunt. Son nom n’est plus jamais prononcé. Tous ses biens sont brûlés, ainsi que les photos… quand il y en a. Le corps est incinéré, après avoir été pleuré durant plusieurs jours.

Rituels funéraires étonnants
Puis les Yanomami vont attendre, «que les bananes poussent, que le maïs soit grand, qu’il y ait assez à manger pour tout le monde ». Les cérémonies funéraires se déroulent sur plusieurs jours et impliquent tout le village, ainsi que de nombreux invités alliés. On chante, on danse et… on mange les cendres du défunt mélangées à de la purée de banane. Selon les croyances indiennes, ce rituel permet à l’âme de trouver le chemin vers le «village des morts ». Sans lui, la personne décédée est condamnée à errer dans la forêt sous forme de fantôme. Le père Reginaldo participe à ces cérémonies qu’il compare à la communion. Mais le maintien de ces pratiques traditionnelles posent problème dans ce village fortement peuplé. En raison de l’augmentation des habitants et par conséquent des décès, les fêtes funéraires se sont multipliées, mettant à mal les réserves alimentaires de la communauté, qui dépend de ses plantations.
Les enfants au cimetière
Profitant de ces difficultés, les missionaires salésiens ont proposé le remplacement d’une partie de ces rituels par la liturgie catholique. Dès les années septante, les enfants décédés ont été enterrés dans un cimetière. Pour les Yanomami, c’est le choix le moins en désaccord avec leur culture : les cérémonies dédiées aux jeunes ont toujours été plus modestes, ceux-ci n’occupant pas un rôle clé au sein du groupe. Mais ces nouvelles pratiques ne sont pas sans conséquences pour les Indiens. Selon l’anthropologue Maria Inês Smiljanic, en adoptant les rites chrétiens, les Yanomami sont allés à l’encontre d’une de leur règle fondamentale : le monde des morts et celui des vivants ne sont plus clairement séparés.
Prolifération de fantômes
Sans cérémonie indienne, les corps restent en terre et les biens des défunts sont redistribués. Cette situation est angoissante pour les Indiens, qui ont constaté, selon la scientifique brésilienne, une augmentation du nombre de fantômes. Au point que certains corps ont été déterrés pour procéder au rituel traditionnel. De l’eau bénite est parfois versée contre les maisons pour éloigner les esprits. Mais face à ces âmes errantes, seul le chamane peut agir. Son pouvoir est incontesté… qu’il ait fait ou non ses prières.



METHODES D'EVANGELISATION DES MISSIONNAIRES :
« Lorsque je baptise un chamane, je lui dis qu’il sera encore plus puissant avec le pouvoir de Jésus ». Le père Reginaldo, en charge de la mission de Maturaca, a du respect pour la culture traditionnelle Yanomami. Il ne tient pas le discours rigide de certains de ses prédécesseurs. Mais l’ouverture d’esprit de ce Brésilien de 32 ans n’est pas désintéressée. Au lieu de nier les aspects culturels des Indiens, il les utilise pour mieux faire passer son message. « Il y a plusieurs parallèles entre les croyances Yanomami et les préceptes catholiques », explique le père Reginaldo. « Par exemple, le Yanomami croit en une vie après la mort. Il pense que son âme va monter par le bord du monde pour rejoindre un autre village, qui se trouve juste au-dessus du sien, et dont le chef est un jeune homme, un guerrier. Je leur dis que ce leader pourrait très bien être Jésus-Christ ! »

Polygames tolérés
Ce discours est bien différent de ce que l’on pourrait entendre dans une église fribourgeoise. L’auditoire également : les hommes polygames viennent avec leurs deux femmes et tous leurs enfants. Pas question de devenir moralisateur sur ce point là. Les missionnaires chrétiens de Nouvelles Tribus du Brésil avaient fait l’expérience auprès d’une autre ethnie indienne: l’abandon de la polygamie avait mené à la prostitution des femmes. Aujourd’hui, la plupart des églises ont renoncé à leur ligne d’évangélisation dite «dure ». Elles tentent de s’adapter à la culture traditionnelle indigène, pour mieux convertir. Les Bibles ont été traduites dans des dizaines de dialectes et certains missionnaires suivent une formation de plusieurs années sur la langue et les coutumesdes différents peuples autochtones. Ces méthodes plus tolérantes semblent être plsu efficaces en termes d’évangélisation. Mais les Indiens sincèrement convertis dans le bassin amazonien restent rares.


Valérie Kernen


 Amazonie | 2002