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Des yeux dans la jungle

Les Yanomami vivent au cœur de la forêt amazonienne au Brésil et au Venezuela. Sur la même terre mais dans un autre monde. Ils habitent une planète plate peuplée d’Indiens, d’esprits et… de quelques Blancs. Immersion dans leur quotidien.



« Quel est ton nom ? Tu as des parents (sous-entendus vivants)? Des enfants? Quel est leur nom ? Puis silence, l’essentiel est dit. Pour l’instant. On est assis à raz le sol sur un petit banc. Les maisons, faites de feuilles de palmiers, de lianes et de piliers de bois, sont reliées entre elles pour former un cercle. C’est le shapono, le village indien. On se trouve au cœur de la forêt Amazonienne chez les Yanomami du Brésil. Ce peuple vit dans un autre monde. Personne ne parle de l’attentat du World Tarde Center, de la guerre en Afghanistan ou de la famine en Afrique.

L’univers de ces Indiens chaleureux et ouverts est divisé en deux catégories : il y a les Yanomami, ceux des autres villages, ceux des autres rivières, ceux qui vivent au Venezuela, ou ceux qui ont subi l’invasion des chercheurs d’or. Et il y a les autres, les « étrangers ». Les « Nape » - comme ils les appellent - peuvent être missionnaires, médecins, orpailleurs ou militaires. Ils ont apporté les médicaments, l’éducation, les T-shirts et… de nouvelles maladies. Ils font du bruit quand ils se déplacent dans la jungle, préfèrent les lits aux hamacs et parlent le portugais, une langue qu’ils ne comprennent pas toujours.

Contacts avec les Blancs peu fréquents
Les Yanomami du fleuve Marauia ont des contacts réguliers avec la société civile brésilienne depuis une cinquantaine d’années. Seules les personnes munies d’une autorisation et d’un bon motif ont le droit de pénétrer dans le parc national. Les Indiens les entendent arriver de loin avec leur pirogues à moteur. Ils ont des lunettes de soleil et d’étranges boîtes en métal qu’ils ouvrent pour se nourrir.

«Quand un « Nape » vient dans mon village, raconte Julio un des chefs de la communauté d’Ixima, je l’invite dans ma maison et je discute avec lui, les Yanomami aime bien les Blancs. » A condition qu’ils soient correct en affaires. C’est à dire qu’ils respectent les relations de troc. Les Indiens échangent régulièrement des fruits, du gibier ou des poissons contre des objets de la « ville » : des piles pour les lampes de poche, des hameçons pour la pêche et du tabac pour faire des chiques. Les Yanomami sucent du tabac à longueur de journée. Mêmes les jeunes enfants s’adonnent à ces pratiques. C’est à la fois un acte social et un coupe faim.
Des mœurs différentes
« On mélange les feuilles séchées avec des cendres pour que le goût soit moins amer », explique Julio, qui place la mixture brunâtre derrière sa lèvre inférieure. « Tu veux goûter ? » La chique déforme son visage et le fait saliver. Les Indiens se prêtent volontiers leur bout de tabac qui passe de bouche en bouche. Les notions d’hygiène - ou de pudeur - ne sont pas les mêmes au cœur de la forêt amazonienne.

On mange par terre au milieu de la poussière, on peut cracher dans une maison et laisser ses narines couler sans gêner quiconque… Ces notions « d’éducation » sont culturelles, tout comme la « politesse » : les Yanomami ne disent jamais merci, ni bonjour ou au revoir. Ces mots n’existent tout simplement pas dans leur langue. En revanche, les émotions semblent unir tous les peuples. La peur, la colère, la jalousie, l’amour et la tendresse sont présentes chez eux comme chez l’homme d’affaire africain ou la sommelière japonaise.
Une grand-mère allaitante
C’est la fin de la journée. Maria Antonia donne le sein à son neuvième enfant. Elle a 36 ans. A ses côtés, sa fille en fait de même avec un bébé du même âge. A la fois maman et grand-maman, Maria Antonia parle bien le portugais. Elle l’a appris en étant enfant, dans un internat catholique. Comme de nombreux autres Indiens de cette époque, elle a été emmenée dans un village loin de sa famille pour être « éduquée » et évangélisée par des missionnaires.

Maria-Antonia est baptisée mais elle n’est pas chrétienne. Comme tous les Yanomami, elle croit aux esprits et à la magie noire. Tous les jours, elle voit son mari prendre du parika, une poudre hallucinogène qui ne provoque ni dépendance ni accoutumance. Les hommes chamanes placent la substance au bout d’un long tube poli, avant d’être soufflé avec force au fond des cavités nasales.

Effets hallucinogènes
L’effet est immédiat, les Indiens se penchent en avant, toussent et se frottent la tête. Puis ils se mettent à chanter et à danser. Leurs voix se mêlent aux bruits sourds de la jungle et leurs chants s’immiscent dans les âmes. Comme certaines musiques commerciales, ils trottent dans la tête pendant des heures et les enfants les fredonnent en travaillant.

Maria-Antonia ne participe pas à ces rituels qui sont réservés aux hommes, mais elle sait tout ce qui se passe. Il n’y a rien de secret dans le chamanisme des Yanomami. Si on comprend la langue, il suffit d’écouter ! Les initiés décrivent ce qu’ils voient et ce qu’ils font lors de leurs hallucinations. Ils crient parfois si fort qu’il devient difficile de se parler.

Maladies causées par des esprits
«Tu vois là, explique Maria-Antonia, l’homme médecin est en train d’envoyer les esprits de la maladie sur les habitants d’un autre village. Nos enfants ont la dysenterie. » Pour les Yanomami, la plupart des maladies sont liées à des attaques d’esprits lancées par des chamanes ennemis. De véritables guerres invisibles éclatent, durant lesquelles les Indiens s’envoyent mutuellement des mauvais sorts. Maria-Antonia rit. Elle n’est pas impressionnée par le combat du chamane, la scène est quotidienne.

Les Yanomami ont un grand respect pour leurs traditions mais ils ne se prennent pas au sérieux. On peut se moquer de tout, sauf de la mort. « Quand j’étais petite, tous mes frères ont été tués par la maladie. On a brûlé tout ce qui leur appartenait, même les photos données par les pères catholiques », raconte la femme Yanomami. Elle n’oubliera jamais ses proches, mais elle ne prononcera plus leur nom. C’est interdit.
Seul tabou, la mort
Cette tradition est si forte que même les ONG doivent jouer le jeu. « On trace les noms des fiches sanitaires accessibles aux Indiens. Sinon, ils seraient bouleversés », explique une des responsables de la Secoya, une association qui gère plusieurs postes de santé en territoire yanomami. « Si on contrevient à ces règles, ils peuvent se mettre dans de grandes colères. On doit faire attention et respecter leurs croyances. »

Lorsqu’une personne meurt, son corps est incinéré. Puis, les cendres sont mélangées à de la purée de bananes et mangées par les proches à l’occasion d’une grande fête. Aux yeux des Yanomami, ces rituels permettent de séparer le monde des morts du monde des vivants. Faute de quoi, l’âme devra errer sur terre sous forme de fantôme, un sort peu enviable normalement réservé aux égoïstes ou à ceux qui ont commis l’inceste.
Ces Blancs qui les entourent
Les Yanomami sont parfois étonnés de voir le mode de vie des Blancs qui les entourent. Sheila est une aide soignante brésilienne d’une trentaine d’années. Elle est en charge du poste de santé qui a été construit à une centaine de mètres du village circulaire d’Ixima. Elle vit avec les Indiens depuis deux ans et reste plusieurs mois sans sortir de la réserve.

Les Yanomami ne comprennent pas qu’elle laisse ses enfants loin d’elle. Ils sont aussi surpris de voir des femmes célibataires. « Tes parents ne te disent rien ? » demandent-ils. Et ils rigolent quand ils apprennent que les Blancs n’ont pas besoin de payer leurs beaux-parents pour avoir une épouse. « Tu ne plaisantes pas? C’est vraiment gratuit ? »

Soumission de l’homme à ses beaux-parents
Tout s’achète chez ces Indiens d’Amazonie, même l’amour. Les hommes doivent fournir de la nourriture et du matériel de troc à leurs beaux-parents, des biens précieux comme des casseroles en métal ou des hamacs en coton. Le paiement débute avant le mariage et dure des années. De plus, le gendre n’a pas le droit de regarder sa belle-mère ni d’entamer une conversation avec elle. Quant à son beau-père, il doit lui obéir au doigt et à l’œil. Les Yanomami utilisent les mêmes mots pour dire « chien » et « maître » que pour « beau-fils » et « beau-père ».

Un homme peut-être polygame s’il le désire, mais il y renonce souvent en raison de cette position peu enviable. «C’est trop de travail et les femmes se disputent entre elles», déclarent certains. Une des astuces est d’épouser deux sœurs… elles s’entendent mieux et le mari doit servir un seul couple de beaux-parents. Les leaders, en revanche, ont souvent plusieurs femmes, c’est un signe de force et de richesse. Et en ayant plus d’enfants et de descendants, ils acquièrent plus de pouvoir.

Divorce en toute simplicité
Maria-Antonia jette un œil à son mari, il est en train de piler les graines nécessaires à la préparation de la poudre de parika. C’est son deuxième époux et il est plus jeune qu’elle. « J’ai changé, dit-elle, car mon ancien mari était trop jaloux.» Le divorce de Maria-Antonia n’a posé aucun problème, car il ne mettait pas en péril l’équilibre du clan. Pas de formalité juridique, la femme a simplement déplacé son hamac sous celui de son nouvel époux. Mais ça ne se passe pas toujours ainsi.

De nombreuses guerres ont lieu à cause des femmes chez les Yanomami qui cèdent régulièrement à leurs élans. Les Indiens se battent en duel. Ils se tapent sur la tête à coup de gourdin, jusqu’à ce qu’un des combattants reste à terre. Presque tous les hommes ont des cicatrices sur le crâne. Ils les montrent fièrement au visiteur, avec l’aide de leur épouse qui écarte la chevelure noire et épaisse.

« Un étrange baiser »
« Un jour, j’ai embrassé mon copain devant les Indiens », raconte Sheila l’aide soignante brésilienne. « Les femmes du village ont été très surprises, elles se sont écriées : Mais qu’est-ce que tu fais, Sheila? La bouche, c’est fait pour manger ! Et elles ont beaucoup rigolé ! »

Les Yanomami ne s’embrassent pas mais la tendresse est quotidienne. C’est un peuple qui se touche beaucoup. On voit facilement deux hommes dans le même hamac. Les Indiens se caressent les cheveux à la recherche de poux et s’examinent les pieds pour en retirer les épines. Les pointes végétales pénètrent leur peau dure et épaisse, alors qu’ils se déplacent sans chaussure dans la jungle...

Peuple semi-nomade
Les Indiens sont d’ailleurs surpris de sentir les mains douces et sans corne de certains Blancs. « Tu ne travailles pas beaucoup toi », s’exclament-ils. Leur quotidien est fait de chasse, de culture et de pêche. Ils passent également des semaines à reconstruire leur village tous les trois ou quatre ans, lorsque les feuilles de palmes qui le composent se décomposent. Il faut alors trouver une surface plane, la défricher et rebâtir.

En plus de ces déplacements périodiques, les Yanomami partent en pleine jungle plusieurs mois par année. « Quand nos cultures sont petites, quand les bananes ne sont pas mûres, nous partons tous « à l’intérieur », loin des rivières », explique Maria-Antonia. Les femmes cueillent des fruits sauvages et attrapent des crabes à la main pendant que les hommes chassent.

Sédentarisation en cours
Mais sous l’influence du monde moderne, les Yanomami commencent à se sédentariser. Ils gravitent autour des postes de santé, des missions et des écoles. Ils se rapprochent physiquement et culturellement, transfmormant peu à peu leur mode de vie. Le contact a eu lieu, la sédentarisation est en cours, « inéluctable » selon les spécialistes de ce peuple si attachant.

« Il y a beaucoup de Yanomami sur ta Terre », demande une femme avec un sourire curieux. Les Indiens ne se rendent pas compte de l’immensité de monde qui les entoure. Ils en voient des bribes. Ceux qui sont sortis de leur territoire ont connus les voitures et parfois même l’avion. Dans le poste de santé non loin de leur village, ils ont vu les Blancs utiliser des ordinateurs portables et mettre leur yogourt au frigo, alimenté par un générateur. Certains jeunes utilisent des walkmans.

Mais la vision du monde des Yanomami reste fondamentalement différente. Ces rois de la forêt nous traitent de menteurs quand on leur dit que la Terre est ronde. Pour eux, il n’y a aucun doute, nous vivons sur un plateau. Et ils se demandent ce que l’on chasse en Suisse pour se nourrir.


Valérie Kernen


 Amazonie | 2002